Plusieurs propositions se font jour pour créer un marché à terme du lait.
Il est assez étonnant, à première vue, que ceux qui ont tellement critiqué les dérives des marchés financiers à terme se font aujourd'hui l'avocat du même système pour le lait.
"les marchés financiers traitent des valeurs dont le but est de les acheter et de les revendre"
Il y a cependant une différence de taille. Les marchés financiers traitent des valeurs dont le seul but peut être pour les opérateurs de les acheter et de les vendre, comme d'ailleurs les biens d'investissement comme l'immobilier. Les marchés de matières premières traitent des biens dont l'objectif final est d'être consommés.
Lorsque l'on achète un actif financier (action, obligations ou autres produits similaires), c'est la plupart du temps avec l'objectif d'obtenir un "return". Le "return" est plus large que simplement les intérêts ou les dividendes perçus, puisqu'il prend en compte la plus value ou la moins value réalisée lors de la revente de l'actif, ou lors de son remboursement à l'échéance.
"les biens réels doivent toujours être consommés"
Lorsque l'on achète du pétrole, ou demain du lait, c'est soit pour le revendre, soit pour le consommer. Cette consommation pouvant être finale ou intermédiaire, à savoir un producteur qui transforme le lait en d'autres produits ou simplement pour le conditionner et le revendre. Mais en tout état de cause, dans un horizon de temps relativement court, ces biens devront toujours être consommés.
Cela a une conséquence importante sur les marchés à terme. Et surtout sur les prix des actifs. Le prix d'un actif financier est fortement influencé par l'anticipation de son prix futur. Et ce prix peut s'écarter de la réalité économique qui voudrait que la valeur d'une action, par exemple, se calcule "simplement" en prenant en compte les bénéfices futurs (actualisés). En effet, tant que tout le monde croit que le cours d'une action va monter, il est intéressant de l'acheter. C'est un peu l'histoire des deux marchands. Un marchand découvre par hasard lors d'une brocante une montre de marque inconnue de 1987. Il l'achète à 10€. Il la met dans sa vitrine au prix de 50€, parce qu'il n'y connaît rien. Un de ses amis marchands l'achète. Le premier marchand est pris d'un doute. Si son ami l'achète à ce prix là, c'est qu'elle vaut beaucoup plus cher. Il retourne chez ce marchand et la lui rachète 75€. Puis c'est le second marchand qui fait le même raisonnement. Il lui rachète la montre à 100€. Et ainsi de suite.
Ils n'ont aucun problème. Celui qui a la montre est persuadé posséder un actif qui vaut par exemple 1000€ et l'autre a fait une belle plus value. Cette histoire peut se terminer de deux manières. Soit la montre "vaut" ce prix et un vrai amateur de montre l'achètera pour ce prix là et les deux marchands auront gagné de l'argent. Soit ils se rendront compte que la montre ne vaut pas plus de 10 euros, et celui qui la possède perdra beaucoup d'argent, s'il la revend. S'il ne la revend pas, il aura l'impression du jour au lendemain d'être moins riche. Alors qu'il possède toujours la même montre. C'est bien le phénomène de la bulle spéculative, puisque pour les actifs non réels, la valeur est subjective, puisque le prix est celui "qu'un plus fou que nous" acceptera de payer... Et ce "fou" achètera à ce prix, parce que lui-même espèrera trouver un autre "fou" et ainsi de suite... Jusqu'au moment où la tendance est inversée pour une bonne ou une mauvaise raison.
Pour les biens réels, la situation est tout à fait différente. Il y a une seule fin à l'histoire. Le lait doit être consommé, le pétrole doit être utilisé. L'acheteur qui achète à terme pour spéculer ne souhaite absolument pas recevoir les biens qu'il a achetés. Il ne peut les conserver, sauf à payer des montants élevés pour conserver ces biens. Et il ne le fera que s'il a espoir de revendre son bien plus cher dans le futur pour couvrir son prix d'achat et ses coûts de stockage. (Cela a été le cas avec le pétrole, mais le cas est marginal). Il sera donc obligé de réaliser sa perte.
De nouveau la conservation de biens financiers peut se faire à des coûts faibles, voire nuls si l'on néglige les intérêts que l'acheteur aurait pu percevoir (le coût d'opportunité). Pas la conservation de biens réels.
Même si certains considèrent que les prix des matières premières ont été influencés par la spéculation, nous ne le croyons pas.
"le prix du pétrole n'a pas été influencé par la spéculation"
L'exemple du pétrole est le plus marquant. Si l'on prend le prix en dollars, le baril est monté jusque 145 USD en juillet 2008, pour redescendre à 32 USD en décembre 2008 et remonter ces derniers jours à plus de 80 USD... Il est dès lors tentant de trouver des coupables, qui sont tout trouvés dans cette période: les spéculateurs! Or plusieurs études montrent que les prix des contrats futurs sur le pétrole sont des très mauvais indicateurs sur les prix du futur, puisque la différence entre l'attente des spéculateurs et le prix à l'échéance du contrat peut varier de plus de 30% pour les prévisions à 12 mois.(1)
La raison de ces fluctuations importantes est plutôt l'élasticité presque nulle de la demande par rapport au prix. Certains l'évaluent à 1/25, ce qui veut dire qu'une augmentation de la demande de 1% peut amener une hausse des prix de 25%... Et les fluctuations de la demande sont assez importantes vu que nos économies ne peuvent croître qu'avec une consommation plus grande de pétrole.
"le prix du lait a varié alors qu'il n'y avait pas de marché à terme"
Le lait est un bon exemple par l'absurde. Il n'y avait pas de marché à terme et pourtant le prix (moyen payé au producteur belge) est passé de 25,6 cents le litre en juillet 2006 à 44,6 en novembre 2007 pour revenir à 21 en octobre 2009. Inutile de chercher la cause dans la spéculation, les seules et uniques causes sont les variations de la demande et de l'offre. La hausse spectaculaire étant due à la disparition progressive des stocks importants aux USA, en UE, en Australie ou encore en Nouvelle Zélande combinée à des conditions climatiques défavorables en Aaustrilie et en Amérique du Sud. La baisse tout aussi spectaculaire s'explique par une augmentation de l'offre et une diminution de la demande (due au prix et à la crise économique) (2)
"la cotation du lait peut avoir des effets bénéfiques"
Cela démontre à suffisance que la cotation du lait à terme n'aura pas de conséquence néfaste sur les prix. Il peut au contraire avoir des effets bénéfiques. En effet, cela permettrait aux agriculteurs d'avoir un prix déterminé jusqu'à deux ans à l'avance, ce qui leur permettrait de décider de produire plus ou moins selon ce prix. Voire à se reconvertir complètement si ce prix est trop bas comparé à leurs coûts.De même pour les acheteurs, ceux-ci auraient un prix garanti et pourraient eux aussi décider en connaissance de cause. Le risque serait alors supporté par les "spéculateurs" dont c'est le métier. La volatilité des prix serait en tout cas diminuée, soit par l'adaptation de l'offre, par une variation de la production voire par un stockage (et déstockage ensuite) si les différentiels entre le prix actuels et le prix futur le justifie, soit par une variation de la demande.
Bien sûr, cela implique la disparition des quotas et des subventions qui fausseraient fortement le marché. Cela impliquera peut-être aussi un changement de la part de certains agriculteurs. Soit une augmentation de leur productivité, soit la production de produits à plus forte valeur ajoutée ou plus différenciés (lait bio, lait pasteurisé, fromage, ...) soit encore, la reconversion vers d'autres productions. C'est cela ou être condamné à vivre de nouveaux problèmes jusqu'au jour où les consommateurs et les contribuables européens refuseront de payer leur lait plus cher que le reste du monde....
"la cotation à terme du lait est une meilleure réponse que les subventions et réglementations onéreuses"
La cotation à terme du lait, loin de déstabiliser le marché, apportera donc une réponse à la crise actuelle et aux crises futures du lait, réponse bien meilleure que des subventions ou autres régulations qui ont montré leurs limites par le passé, malgré leur coût élevé pour les consommateurs et les contribuables.
Xavier Guyaux
Professeur d'économie
Administrateur de société
1 Comme par exemple l'étude de la Federal Reserve Bank of San Francisco http://www.frbsf.org/publications/economics/letter/2005/el2005-38.pdf
2. Evolutions récentes des prix et des coûts dans la filière du lait - SPF Economie. Juin 2009